Depuis onze ans, José travaille comme réceptionniste à l'hôtel de Bruxelles.
Mercredi, 17 h. Derrière le comptoir est accroché un grand tableau de la Vierge, un legs de l'ancien propriétaire. José lève la tête de son ordinateur. La jeune fille albanaise du premier étage lui fait comprendre par des gestes que l'ampoule de sa chambre est cassée. Quelques minutes plus tard, il s'interrompt à nouveau pour servir un café et discuter un moment avec un client. Il a un sourire pour tout le monde: "C'est un métier dur, mais fascinant". Il a commencé à travailler dans l'hôtellerie très jeune. "Je faisais les ménages, ou le barman, pour payer mes études. A l'époque je vivais encore à Madrid". A côté de José, André opine du chef: "Un hôtel est un univers à part, un microcosme". André a vendu l'hôtel de Bruxelles il y a un an et demi. "On est le réceptacle de toutes les tensions des clients. A la longue, ça use", explique-t-il. L'ancien propriétaire passe régulièrement tenir compagnie à José, à qui le lie une longue amitié. Pour cet observateur attentif, c'est aussi une manière de rester en contact avec la vie grouillante qui caractérise ce lieu de passage: "Ici les gens se comportent différemment que dans leur vie de tous les jours. Ils se sentent souvent plus libres, car ils se disent que de toute façon personne ne les connaît. On y voit de tout: des pères de famille qui cherchent un coin sûr pour y amener leurs maîtresses et des parlementaires titubants qui ont levé un peu trop le coude." Amabilité, discrétion, diplomatie... Le travail de José ne se borne pas à donner des clés. Il est parfois un confident pour les clients: " J'ai passé une nuit entière à tenir compagnie à une dame qui ne voulait pas dormir dans sa chambre car elle avait des hallucinations et croyait y voir une personne."
Cet hôtel de préfecture a gardé des prix contenus et un côté familial. Il attire une clientèle très hétérogène: des touristes au budget limité, des familles en attente d'un logement social, mais aussi des diplomates ou des professeurs. Lieu de passage et de vie, les personnes et leurs histoires s'y croisent.
Jeudi, 18h. Pour Sébastien, au quatrième étage, le séjour à l'hôtel est une solution faute de mieux. Son regard est fatigué, fuyant. Son histoire est celle d'un homme qui essaye de recommencer. Depuis trois mois il est à la recherche d' un vrai logement: "Je suis allé voir les bailleurs sociaux, les agences et aussi les particuliers, mais rien n'aboutit". La raison est simple: pas de fiches de salaire, pas de location. Il s'est adressé à des associations qui aident les personnes sans emploi à se loger, mais la file d'attente est longue: "Je touche les ASSEDIC, alors je ne suis pas prioritaire". Il y a deux mois, dans sa recherche d'un toit, il a rencontré un escroc qui a profité de sa situation désespérée . L'homme lui avait promis un appartement en lui demandant d'avancer de l'argent: "En réalité, l'appartement était déjà occupé par une famille. Le type m'avait donné un faux nom, il m'a volé 500 €. Je fais trop confiance, c'est mon défaut".
A Pôle Emploi et dans les agences de travail intérimaire, il n'a rien trouvé qui lui convienne. Avec l'argent qu'il a mis de côté, il ne peut tenir que deux mois à l'hôtel. Ca l'effraie. Pour économiser, il saute des repas, il se lève tard. Il s'occupe en jouant à la console et en se promenant dans la ville: "Quand je rentre à l'hôtel, j'ai l'impression d'être en prison, la chambre est très petite et parfois je dois esquiver le patron, quand je n'arrive pas à régler à temps". Mais ce qu'il le déprime le plus, c'est la solitude. "Heureusement j'ai mes deux chats".
Vendredi, 19h30.
Dans l'hôtel, Sébastien n'est pas le seul à attendre de se remettre sur pied. Entre le va-et-vient des touristes, une famille tchétchène se réunit sur le canapé dans le hall, comme ferait une quelconque famille dans son salon: la grand-mère, les parents et leurs trois enfants. Ils habitent au quatrième depuis des mois, eux aussi attendent un logement social: "C'est la Ddass qui paie. C'est bien car elle ne discute pas le prix, mais quand les familles partent, il faut refaire la chambre", explique José.
Un homme en costard-cravate les dépasse d'un pas pressé et salue d'un geste le réceptionniste. Il sort
son passeport diplomatique tunisien. Il est arrivé il y a cinq jours et doit rester cinq ans. Lui a déjà trouvé un logement. Sa femme et ses deux enfants le rejoindront au plus vite: "Nous les Tunisiens, on est débrouillards", fanfaronne-t-il.
Vendredi, 20h15. Installées au troisième étage, Sarah et Mercedes ont 18 ans et visitent pour la première fois Strasbourg. Elles sont parties de Corrèze sur un coup de tête, sans programme défini: "On prend l'air pendant les vacances". Elles font la grasse matinée, mangent dans les fast-food, et se promènent au hasard des rues: "On évite le quartier de la gare parce qu'on s'y fait souvent aborder un peu lourdement. La Petite France ou le quartier de la cathédrale, c'est beaucoup plus joli, plus gai". Pour elles, l'hôtel signifie liberté, dépaysement et vacances: "On a pas les parents sur le dos".
Mercedes et Sarah ont choisi l'hôtel en fonction de leur budget limité. (Doriane Kalbe/Cuej)
Paola Stecca
Doriane Kalbe
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